Introduction : Au-delà du ROI financier

Dans le discours public et politique, l'évaluation des grands projets d'infrastructure énergétique est souvent dominée par le prisme du Retour sur Investissement (ROI) financier. Si ce critère est indispensable, il est foncièrement insuffisant pour appréhender la valeur réelle d'un système énergétique national. L'objet de cette analyse est de proposer et de détailler un cadre d'évaluation plus large : le Retour sur Investissement Stratégique et Institutionnel (ROI-S). Ce concept englobe les bénéfices non monétaires mais vitaux qu'une infrastructure robuste et une gouvernance saine apportent à une nation.

Le ROI-S ne se mesure pas en euros gagnés, mais en risques évités, en stabilité assurée et en options stratégiques ouvertes pour l'avenir. Il s'agit d'une tentative de quantifier l'inquantifiable : la confiance dans la continuité de l'approvisionnement, la résilience face aux crises et la valeur publique générée par un service essentiel fiable. Pour la Belgique, pays au cœur de l'Europe et carrefour énergétique, la compréhension de ce ROI-S est un impératif stratégique.

"Le ROI-S ne se mesure pas en euros gagnés, mais en risques évités, en stabilité assurée et en options stratégiques ouvertes pour l'avenir."

Dimension 1 : La continuité et la stabilité du système

La première composante du ROI-S est la plus fondamentale : la garantie de la continuité de l'approvisionnement énergétique. Une coupure de courant généralisée, même de quelques heures, a un coût économique et social qui dépasse de loin les économies réalisées sur des investissements de maintenance ou de redondance. La valeur de la continuité se mesure par la prévention de ces coûts. Elle est le fruit d'investissements dans la redondance des réseaux (N-1), la diversification des sources d'approvisionnement (gazoducs, terminaux GNL, interconnexions électriques) et la maintenance prédictive des actifs critiques.

La stabilité face aux chocs externes est une facette connexe. Qu'il s'agisse de chocs géopolitiques affectant l'approvisionnement en gaz, de la volatilité des prix sur les marchés internationaux ou d'événements climatiques extrêmes, un système résilient est capable d'absorber ces perturbations sans défaillance majeure. Le ROI-S de cette stabilité réside dans la préservation de l'activité économique et de la cohésion sociale en temps de crise. Les réserves stratégiques, la flexibilité de la demande et la robustesse des interconnexions sont des investissements directs dans ce pilier du ROI-S.

Dimension 2 : La valeur publique et l'équité

Un système énergétique ne sert pas qu'à alimenter des usines ; il garantit des droits fondamentaux comme le chauffage, l'éclairage et l'accès à l'information. La valeur publique du système énergétique est donc immense. Elle se manifeste par la sécurité qu'il procure aux citoyens, l'abordabilité de l'énergie pour les ménages les plus vulnérables et l'équité dans l'accès à des services de qualité sur tout le territoire.

Les mécanismes de régulation qui assurent des tarifs justes, les politiques de lutte contre la précarité énergétique et les investissements dans les réseaux de distribution pour les zones rurales sont des contributions directes au ROI-S. Ils renforcent la confiance des citoyens dans les institutions et contribuent à la stabilité sociale. Évaluer un projet uniquement sur sa rentabilité financière peut conduire à négliger ces aspects, créant des "déserts énergétiques" et exacerbant les inégalités. Le cadre du ROI-S impose de considérer l'impact social comme un rendement à part entière.

Diagramme abstrait de flux et de réseaux

Dimension 3 : La résilience à long terme et l'indépendance stratégique

La troisième dimension du ROI-S est prospective. Elle concerne la capacité du système à s'adapter aux défis futurs et à préserver la souveraineté de la nation. Dans le contexte de la transition climatique, chaque investissement doit être évalué à l'aune de sa contribution à la décarbonation et à la réduction de la dépendance aux combustibles fossiles importés. Le ROI-S d'un parc éolien offshore ne se limite pas aux MWh produits ; il inclut la réduction de l'exposition à la volatilité des prix du gaz et le développement d'une expertise industrielle nationale.

De même, l'investissement dans des technologies de rupture (stockage longue durée, hydrogène vert, réseaux intelligents) génère un ROI-S en créant des options pour l'avenir. Il s'agit d'un "rendement d'optionalité" : même si certaines technologies n'atteignent pas la maturité commerciale, l'investissement dans la recherche et les projets pilotes permet au pays de ne pas être pris au dépourvu par les évolutions technologiques et de conserver son autonomie décisionnelle. Cette dimension est cruciale pour une planification stratégique qui ne se contente pas de réagir, mais qui anticipe et façonne l'avenir.

Conclusion : Explorer les approches de gouvernance à long terme

L'adoption d'un cadre d'évaluation basé sur le Retour sur Investissement Stratégique et Institutionnel (ROI-S) transformerait la manière dont la Belgique planifie son avenir énergétique. Il oblige à un changement de perspective, passant d'une optimisation des coûts à court terme à une maximisation de la valeur sociétale à long terme. La prise de décision doit intégrer la résilience, l'équité et l'autonomie stratégique comme des rendements aussi importants que le profit financier.

Nous invitons les décideurs, régulateurs et parties prenantes à explorer activement les approches de gouvernance et de planification qui incarnent ce principe. Cela implique le développement de nouveaux modèles d'évaluation multicritères pour les projets d'infrastructure, le renforcement des mandats des régulateurs pour inclure des objectifs de résilience, et un dialogue public transparent sur les arbitrages entre les coûts d'aujourd'hui et la sécurité de demain. Le véritable rendement d'un système énergétique ne se trouve pas dans un bilan comptable, mais dans la prospérité durable et la sécurité de la nation qu'il sert.